▦ LA GRILLE ▦
« Comment lire le réel sans le réduire : seuil, œuvre, altérité et calibration des regards. »
Philosophie architectonique, métaphénoménologie, épistémologie relationnelle des systèmes de sens
« La connaissance de la connaissance doit être intégrée à toute connaissance. »
— Edgar MORIN
▦ ꩜ LES LIMBES × ALEXANDER DJIS × LAURENT ZAHRA × 🜁 LE VERBE VERTICAL 🜅 ▦
Première convergence de ▦ LA GRILLE ▦
Ce texte occupe une place particulière dans ce corpus.
Contrairement aux explorations précédentes, il ne s’agit pas ici d’une collaboration entre deux regards, mais d’un point de rencontre entre plusieurs trajectoires intellectuelles déjà engagées.
Avec ꩜ LE LIMINAL 🜁, nous avons exploré les seuils, les espaces intermédiaires et les territoires où les formes émergent avant même d’être pleinement nommées.
Avec ⬡ L’ŒUVRE ⬡, nous avons interrogé les registres du réel, les tensions entre cohérence symbolique, complexité et rigueur analytique.
Avec ⧩ L’ALTÉRITÉ ⟁, nous avons exploré le vivant, la relation et les multiples frontières qui relient une conscience à ce qui lui demeure étranger.
Il ne s’agit pas d’une fusion, ni d’un effacement réciproque de ces approches, mais d’un espace de convergence : un terrain où plusieurs regards acceptent de dialoguer sans être réduits à une seule discipline, à une seule méthode ou à une seule grille de lecture.
꩜ Les Limbes explorent les seuils.
Alexander Djis interroge les registres.
Laurent Zahra explore le vivant.
🜁 Le Verbe Vertical 🜅, lui, cherche l’axe : les structures capables de relier ces différents espaces sans les confondre.
Entre ces trajectoires apparaît alors ▦ LA GRILLE ▦.
Non pas comme une vérité définitive.
Non pas comme un système clos.
Mais comme une tentative de cartographie.
Une réflexion sur les cadres à travers lesquels nous observons, interprétons et organisons le réel.
▦ « Comment nos grilles de lecture façonnent-elles ce que nous percevons, comprenons et tenons pour réel ? » ▦
Cette convergence inaugure une exploration des systèmes de sens, des architectures interprétatives et des conditions qui rendent possibles nos différentes manières de connaître.
Il ne s’agit pas de conclure artificiellement, mais d’ouvrir un espace de réflexion où phénoménologie, symbolique, épistémologie, pensée complexe et métacognition pourront dialoguer avec rigueur, prudence méthodologique et curiosité intellectuelle.
꩜ LE LIMINAL 🜁 explore le seuil.
⬡ L’ŒUVRE ⬡ explore les registres.
⧩ L’ALTÉRITÉ ⟁ explore la relation.
▦ LA GRILLE ▦ apparaît dans leur convergence.
Ce texte en est la première cartographie.
꩜ LES LIMBES — SAVOIR NE PAS SAVOIR
Je crois que la première chose qui caractérise mon approche de la connaissance — et qui conditionne ensuite toute ma grille de lecture du Réel — est ce que je pourrais qualifier de « saine ignorance ».
Avant même d’interpréter, j’essaie en effet d’adopter, autant que faire se peut, une posture de suspension du jugement. C’est là une forme de scepticisme radical : non pas un refus définitif de croire en quoi que ce soit, mais une aptitude à créer en moi un espace d’accueil et d’ouverture, dans lequel ce à quoi je suis confronté peut disposer de la liberté de circuler sans friction. En d’autres termes : je laisse la donnée émerger en moi, apparaître, disparaître, puis retomber selon son propre poids.
Cette attitude me semble essentielle, car elle me permet d’incarner le vieil adage philosophique qui, à mon sens, devrait constituer le fondement même de toute prétention ultérieure à la connaissance : « tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ».
Car, si l’on s’en tient à un prisme phénoménologique, partant du principe que toute chose ne se donne jamais que pour une conscience particulière, alors il apparaît que la connaissance n’est jamais neutre. Elle n’existe jamais par elle-même, indépendamment du sujet qui y est confronté.
Cela implique que tout objet — toute information perçue — est toujours conditionné par le filtre du sujet : par ses systèmes d’interprétation et de représentation, mais aussi par son histoire personnelle, qu’elle soit biographique ou intellectuelle.
Ainsi, cette « saine ignorance » ne consiste pas tant à s’affranchir de ces conditionnements préalables — car cela n’est pas possible, puisqu’il faut déjà disposer de certains prérequis représentationnels pour recevoir une nouvelle information : langage, concepts, catégories, etc. — qu’à maintenir une distance minimale avec ses propres représentations. En somme, il s’agit là d’être intérieurement disposé à les remettre en question.
Et il va sans dire que cela ne vient pas sans un certain effort, autant cognitif qu’intime et personnel, car il n’est jamais confortable de ne pas faire pleinement confiance à ce que l’on croit déjà savoir.
En revanche, il me semble que cette attitude a, à long terme, pour conséquence de développer une certaine résilience à l’inconfort. Je pourrais même aller jusqu’à dire que cet inconfort, cette tolérance à l’incertitude, finit parfois même par se révéler paradoxalement confortable — ce qui constitue alors, à mon sens, autant un bienfait qu’un nouveau risque vis-à-vis duquel il faut rester vigilant.
Mais je crois que le jeu en vaut la chandelle, car, puisque cette posture implique aussi nécessairement de ne pas faire définitivement confiance à cette même posture, elle laisse également la possibilité d’en faire émerger, localement et contextuellement, de nouvelles. Cela permet alors d’adopter bon nombre d’autres postures et grilles de lecture. Le raisonnement pourra en effet sembler circulaire, mais il est pour moi capital, car mon processus de réflexion est profondément enraciné dans cette dynamique de non-fixation, y compris à l’égard de mes propres mécanismes.
Et cela a pour conséquence de cultiver chez moi une certaine plasticité intellectuelle, qui se révèle très féconde, car elle me permet d’aborder une multitude de perspectives, d’interprétations et de niveaux de lecture, sans être immédiatement déstabilisé par leurs apparentes contradictions.
En clair, c’est un peu comme si j’abordais toute nouvelle connaissance à partir de cette seule connaissance préalable : savoir ne pas savoir. Celle-ci constitue ainsi mon axiome le plus fondamental.
Naturellement, cette attitude me permet alors d’enrichir mes propres connaissances et représentations, car, dans un tel processus de réflexion, aucune connaissance ne saurait être naïvement rejetée ou tenue en aversion. Dans ma grille de lecture, toute information — qu’elle soit vraie ou fausse, juste ou injuste, morale ou immorale — contient déjà une forme de connaissance. Il ne s’agit donc pas d’y adhérer superficiellement, mais d’en explorer les enseignements, les associations, les échos, ainsi que les structures de Sens profondes qu’elle contient.
Ce n’est qu’après cette suspension première que peut s’engager, de manière locale, contextuelle, souple et révisable, mon processus de fixation, d’interprétation et de création de connaissances. Le critère qui l’oriente alors assez naturellement est celui de la résonance.
Une connaissance entre ainsi en résonance avec moi lorsqu’elle se révèle existentiellement opérante, c’est-à-dire lorsqu’elle permet d’orienter le regard vers une compréhension du Réel — ou de soi-même — suffisamment fertile, ouverte et consistante pour éclairer une chose sans jamais figer cette compréhension en absolu.
ALEXANDER DJIS — CONSTRUCTION DE MODÈLE
Tout d’abord, je souhaite vous remercier pour cette invitation à réfléchir sur nos propres méthodologies de travail. Je trouve cette démarche particulièrement féconde, car elle nous invite à examiner non seulement ce que nous pensons, mais également la manière dont nous construisons nos pensées.
Face à une question, mon premier réflexe n’est généralement pas de chercher immédiatement une réponse. Je cherche d’abord à identifier le cadre depuis lequel la question est posée et les présupposés qui la rendent possible.
Ma pensée est profondément systémique. Cette caractéristique a été identifiée très tôt dans mon parcours et oriente naturellement mon regard vers les interactions, les structures et les relations entre les éléments plutôt que vers les éléments eux-mêmes.
Mon travail débute donc souvent par une démarche de cartographie.
Je passe beaucoup de temps à dresser des cartes :
• des voies spirituelles ;
• des niveaux de réalité ;
• des conséquences des actions ;
• des structures du réel ;
• des systèmes de représentation.
Non pas pour produire une vérité définitive, mais pour situer un phénomène dans son contexte et comprendre les relations qui l’unissent à l’ensemble.
Cette première étape est rapidement suivie d’un travail de distinction.
Je cherche constamment à différencier ce qui tend à être confondu :
• le psychique et le spirituel ;
• le symbole et le référent ;
• la conscience et la personnalité ;
• l’expérience vécue et son interprétation ;
• les différents niveaux de description d’un même phénomène.
Cette clarification des catégories me paraît indispensable. Beaucoup de désaccords intellectuels proviennent moins d’une divergence d’observations que d’une confusion des registres mobilisés.
J’aborde ensuite le réel comme un ensemble de couches articulées plutôt que comme un bloc homogène. Un même phénomène peut souvent être décrit simultanément selon plusieurs niveaux de lecture, sans que ces descriptions soient nécessairement contradictoires.
Vient alors la phase de modélisation.
Je construis des modèles explicatifs destinés à stabiliser provisoirement la compréhension :
• architectures conceptuelles ;
• typologies ;
• cosmogonies ;
• grilles d’analyse ;
• systèmes de relations.
Ces modèles ne constituent pas pour moi des vérités closes. Ils sont des outils destinés à rendre intelligibles des ensembles complexes tout en demeurant révisables.
Enfin, mon travail tend vers une recherche de cohérence d’ensemble. J’essaie de comprendre comment les différents registres s’emboîtent, communiquent et participent à une même architecture de sens.
Si je devais résumer ma méthode en quelques mots, je parlerais sans doute de cartographie systémique ou d’architecture conceptuelle. Mon objectif n’est pas seulement de comprendre les éléments d’un système, mais de comprendre la structure qui rend leurs relations possibles.
LAURENT ZAHRA — RECHERCHE D’INVARIANTS
Lorsque je suis confronté à une question, mon premier réflexe n’est généralement pas de chercher une réponse à l’intérieur du champ disciplinaire auquel elle appartient.
Je cherche d’abord à comprendre quelle forme se cache derrière le phénomène observé.
Au fil de mon parcours, la médecine m’a progressivement confronté à une étrange récurrence : des mécanismes que je croyais propres à certains domaines semblaient réapparaître ailleurs sous des visages différents.
Une même logique semblait parfois traverser des réalités pourtant séparées par leurs objets, leurs méthodes et leurs langages.
J’ai alors commencé à déplacer volontairement mon regard d’une discipline à l’autre pour observer comment un même problème pouvait être abordé selon plusieurs points de vue successifs.
La biologie, les neurosciences, l’évolution, l’anthropologie, la psychologie, la physique, la philosophie ou encore la théorie des systèmes ne deviennent alors plus des territoires isolés et constituent autant de fenêtres ouvertes sur un même paysage.
Chaque discipline éclaire certains aspects du phénomène tout en laissant d’autres zones dans l’ombre.
Aucune ne possède à elle seule la totalité de la carte et, en confrontant ces perspectives, il devient parfois possible de faire émerger des régularités invisibles depuis un seul niveau d’analyse.
Mon travail consiste ainsi à rechercher les invariants.
J’examine les contraintes auxquelles un système est soumis, les problèmes qu’il doit résoudre et les réponses qu’il produit pour maintenir son organisation.
Lorsqu’une architecture similaire apparaît dans des contextes très différents, une question devient alors particulièrement féconde : cette ressemblance est-elle accidentelle ou révèle-t-elle une contrainte plus profonde ?
L’intérêt ne réside pas uniquement dans l’analogie elle-même mais dans ce qu’elle permet de comprendre.
Deux phénomènes peuvent être radicalement différents par leur nature tout en étant confrontés à des problèmes structurellement analogues.
Une circulation sanguine, un réseau fluvial, une organisation urbaine ou un système d’information ne sont évidemment pas la même chose.
Pourtant, chacun doit distribuer efficacement des ressources dans un espace limité, minimiser certains coûts et maintenir une forme de stabilité malgré les perturbations.
Ce ne sont pas les objets qui se ressemblent mais parfois plus les contraintes auxquelles ils répondent.
L’analogie n’est pas utilisée comme une preuve.
Elle constitue un outil d’exploration, permet de générer des hypothèses, de déplacer le regard et d’interroger autrement un problème déjà connu.
Certaines de ces analogies s’effondrent lorsqu’on les examine de près.
D’autres, au contraire, révèlent des structures remarquablement robustes.
Lorsqu’une même organisation réapparaît dans plusieurs domaines indépendants, il devient alors légitime de s’interroger sur les mécanismes qui favorisent son émergence.
Cette démarche conduit progressivement vers une forme de modélisation transdisciplinaire.
L’objectif n’est pas de réduire les phénomènes à un modèle unique ni de prétendre que tout se ressemble mais consiste plutôt à identifier les niveaux d’organisation où certaines contraintes deviennent universelles et où des solutions comparables émergent malgré la diversité des contextes.
La question cesse alors d’être uniquement : « Qu’est-ce que ce phénomène ? »
pour devenir également :
« À quels autres problèmes ressemble-t-il ? »
« Quelles contraintes partage-t-il avec eux ? »
« Pourquoi certaines formes réapparaissent-elles lorsqu’un système doit répondre à ces contraintes particulières ? »
Cette recherche ne vise pas une théorie totale du réel, elle cherche avant tout à construire des ponts entre des territoires habituellement séparés, afin de mieux comprendre les dynamiques qui les traversent, car il arrive parfois que des phénomènes éloignés par leur matière soient voisins par leur structure.
Et lorsque ces voisinages deviennent visibles, ils offrent souvent un accès privilégié à l’intelligibilité du monde.
🜁 LE VERBE VERTICAL 🜅 — L’ORIENTATION
꩜ Les Limbes ouvrent la question de la posture face au savoir : apprendre à ne pas savoir trop vite. Alexander interroge ensuite la construction des modèles : comment organiser le réel sans le figer. Laurent prolonge cette traversée par la recherche d’invariants : repérer les structures qui réapparaissent sous des formes différentes.
Ma contribution s’inscrit dans cette continuité par la question de l’orientation.
Avant de savoir ce que nous observons, comment nous le modélisons ou quelles régularités nous y découvrons, une question demeure :
vers quoi orientons-nous notre regard ?
Mon travail part de cette boussole. J’ai longtemps cherché à cartographier les couches cognitives qui structurent notre expérience, afin de comprendre d’où je regarde, depuis quelle position j’interprète, et vers quelle direction je tends.
Car aucun regard n’observe depuis nulle part. Toute perception suppose une position. Toute position implique une orientation. Et toute orientation révèle une hiérarchie de valeurs.
Cette boussole s’est construite autour de cinq axes : structurellement éthique, nourri par le stoïcisme et son exigence de discernement ; cliniquement tranchant, lié à ma tendance naturelle à analyser, distinguer et clarifier ; spirituellement indulgent, inspiré par le soufisme, l’unité, la nuance et le dépassement de l’ego ; scientifiquement noble, porté par la curiosité, l’épistémologie et l’amour d’une vérité jamais possédée ; enfin pédagogiquement spectrale, proche du taoïsme, des équilibres dynamiques et des passages entre les savoirs.
Ces axes ne forment pas une identité figée. Ils dessinent une trajectoire. C’est pour cela que je n’ai pas choisi le Verbe Axial, mais le Verbe Vertical : non pour désigner un centre immobile, mais une tension vers la vertu, vers l’élévation et vers ce que l’humain peut progressivement devenir.
De cette orientation sont nées les Huit Valeurs Épiques. Épiques non au sens du combat spectaculaire, mais au sens d’une transfiguration : faire passer le vécu intime vers une forme transmissible, du temporel vers l’intemporel, du fragment vers l’architecture.
C’est là que commence ma mythopoïèse : transformer l’expérience personnelle en archétypes, non comme personnages décoratifs, mais comme fonctions psychiques. Lorsqu’elles dialoguent, elles produisent des récits, des tensions, des mythes et, à terme, la possibilité d’un manifeste philosophique.
La prochaine étape consistera à explorer quarante trajectoires humaines à travers ces huit valeurs, non pour construire un panthéon, mais pour observer comment différentes vies ont incarné différentes manières de s’orienter dans le réel.
Bientôt…
▦ POUR ALLER PLUS LOIN ▦
Ces portes prolongent ▦ La Grille ▦ sans la quitter.
꩜ Les Limbes ouvrent la question de la responsabilité épistémique :
comment répondre de ce que nous tenons pour vrai ?
Alexander Djis prolonge cette traversée par la voie musicale, avec L’Arc des Arpenteurs : une exploration sensible de la mémoire, de la verticalité et du redressement intérieur.
Laurent Zahra apporte l’horizon transdisciplinaire : relier les niveaux de réalité sans les confondre.
Ainsi, chaque porte éclaire une face de ▦ LA GRILLE ▦.











Bravo et merci à tous les 4 le partage de votre collaboration.
Curieux de suivre où vos travaux vous mèneront.
Merci Djis pour cette réponse qui ouvre d'autres perspectives de lecture du réel.🙂
Tu dis que : " le contraire de la modélisation n'est pas un accès direct au réel"
Le contraire de la modélisation, c'est la stagnation pensée en structure. Elle est un choix qui appartient au réel. La modélisation reste une optimisation qu'une lecture dialectique vient légitimer. Il est donc tout à fait possible d'opérer une ambition contraire à la modélisation et la penser en même temps. Voire l'appliquer en théorie de la connaissance. La rigidité est un parfait exemple d'un acte anti-modèle : c'est pourtant un acte inspiré du réel ; un sacrifice qui plus est. Le concept peut être défavorable ou favorable selon l'épreuve.
Quant à ma notion de sacrifice, elle est de nature consciente. Que doit-on sacrifier dans le réel et comment en être conscient ? C'est une question sur la responsabilité épistémique — non pas au moment de construire la grille, mais après coup, lorsque le réel résiste et révèle ce qu'on a écarté.
Par conséquent, je ne conteste pas l'inévitabilité du sacrifice, j'interroge la conscience qu'on en a.
Tu écris toi-même que c'est dans « l'échec explicatif » que le modèle devient visible — ce qui confirme exactement cela. La conscience vient après, pas pendant. La conscience du sacrifice s'opère après l'acte phénoménologique, l'édification de la grille vient après coup.
Merci pour ta réflexion Djis — toujours un plaisir d'explorer ton entendement 😉.