Chez Teilhard, le sens semble émerger progressivement de l’évolution cosmique, à mesure que la matière se complexifie jusqu’à devenir conscience.
Dans la perspective des Arpenteurs, le sens paraît plutôt déjà présent dans l’ordre de Maât. Il ne serait pas produit par l’évolution, mais progressivement dévoilé à travers elle. L’évolution des consciences ne créerait pas le sens ; elle le rendrait peu à peu visible et intelligible.
Cette nuance me semble particulièrement intéressante à explorer au regard de votre réflexion sur l’altérité, le vivant et les architectures du sens. Je suivrai avec intérêt les développements futurs de cette recherche. Le sens est il émergence ou découverte ?
Merci Alexander, ta question ouvre exactement le prochain seuil.
Le sens est-il une émergence ou une découverte ?
Peut-être les deux, selon le point de départ. Depuis le vivant, il semble émerger avec la complexification de la matière, de la conscience et des relations. Depuis le symbole, il semble plutôt se dévoiler progressivement, comme si l’évolution rendait visible une architecture déjà latente.
C’est là que la noosphère devient intéressante : non comme un simple réseau d’idées, mais comme un espace où le vivant, la conscience et le sens commencent à circuler ensemble.
Et c’est peut-être ici que s’ouvre la question des technologies noétiques : non pas des outils pour automatiser la pensée, mais des dispositifs capables d’aider les consciences à relier, discerner, stabiliser et transmettre le sens sans le réduire.
Autrement dit : le vivant produit du sens, mais le sens, une fois partagé, transforme aussi le vivant.
Et pour autant, la vie n'est-elle pas déjà l'expression d'une orientation préalable ?
Une planète ne crée pas la gravité ; elle l'incarne localement. La gravité lui préexiste et structure les formes qu'elle peut prendre.
Dès lors, peut-on envisager que le vivant entretienne avec le sens un rapport analogue ?
Autrement dit, le sens émergerait-il réellement du vivant, ou le vivant serait-il l'une des formes par lesquelles une orientation cosmique plus profonde devient progressivement perceptible ?
Dans cette perspective, le sens ne serait ni un simple produit de la complexité, ni une architecture figée imposée de l'extérieur. Il serait davantage un axe qu'un cadre : une direction inscrite dans le réel, dont les formes vivantes révéleraient peu à peu la présence.
La question devient alors : la conscience produit-elle le sens, ou est-elle l'organe par lequel l'univers commence à percevoir une orientation qui le traverse déjà ?
Ton commentaire me fait beaucoup penser aux vallées épigénétiques de Waddington.
Dans ce modèle, le développement d’un organisme n’est ni totalement libre ni entièrement prédéterminé et la célèbre bille suit un relief constitué de vallées, de crêtes et de bifurcations qui orientent ses trajectoires possibles.
Le paysage existe avant le parcours, pour autant, le résultat final n’est pas inscrit dans le paysage lui-même.
J’ai parfois l’impression que les convergences observées dans le vivant pourraient être comprises de manière analogue.
Lorsque l’on observe l’apparition répétée de la vision, de la locomotion complexe, des comportements sociaux ou de certaines architectures morphologiques, on peut effectivement se demander si ces solutions ne correspondent pas à des vallées particulièrement profondes dans un espace de possibilités plus vaste.
Là où je resterais prudent, c’est sur le statut que nous accordons à cette topologie.
Le simple fait que le réel possède des propriétés, des symétries, des lois physiques, des contraintes énergétiques et des dynamiques d’auto-organisation suffit peut-être déjà à produire ce relief.
Je me demande si la géographie du possible n’émerge donc pas naturellement de la structure même du réel plutôt que d’un principe orientateur supplémentaire.
Dans cette perspective, les attracteurs de cohérence dont tu parles existent probablement, mais seraient peut-être davantage des propriétés émergentes de la relation entre matière, énergie, information et contraintes que les manifestations d’un ordre sous-jacent distinct.
Cela ne diminue en rien leur importance, au contraire, car la conscience pourrait être alors comprise comme la capacité progressive du vivant à reconnaître ces reliefs, à les explorer et parfois à les représenter symboliquement.
Peut-être que ce que nous appelons sens correspond précisément à cette rencontre entre une structure vivante et certaines vallées particulièrement stables du paysage des possibles.
Sans être destinées à être découvertes, elles constitueraient les régions où l’existence parvient le plus durablement à se maintenir, à se complexifier et à se transmettre.
C’est d’ailleurs peut-être là que nos perspectives se rapprochent le plus : dans l’idée qu’il existe effectivement une géographie du possible, même si nous divergeons encore sur l’origine profonde de son relief.
Je te rejoins largement sur l'idée d'une géographie du possible, mais là où je m'interroge encore, c'est sur le statut même des dynamiques d'auto-organisation. Car lorsqu'on dit que la matière s'organise, qu'un système évolue vers certains attracteurs ou que certaines formes émergent spontanément, on suppose déjà l'existence d'un relief sous-jacent qui rend ces évolutions possibles. Si aucune régularité, aucune contrainte, aucune structure n'était présente, il n'y aurait ni auto-organisation ni désorganisation : il n'y aurait simplement aucune raison pour qu'un état conduise à un autre plutôt qu'à n'importe lequel. Autrement dit, les dynamiques d'auto-organisation me semblent moins expliquer le relief qu'en manifester l'existence. Le simple fait qu'il existe des relations possibles entre les choses plutôt qu'une absence totale de relation ne me paraît déjà pas philosophiquement neutre.
Mais il demeure une interrogation qui me semble encore plus en amont. Les lois décrivent la manière dont le réel évolue. Elles ne répondent pas nécessairement à la question de savoir pourquoi il existe un réel capable d'évoluer. Car avant même les attracteurs, les symétries ou les dynamiques d'auto-organisation, il y a quelque chose « à manipuler », une existence même du réel.
Pourquoi existe-t-il ? Pourquoi possède-t-il des propriétés plutôt qu'aucune ? Pourquoi est-il capable de générer des structures stables, de la complexité croissante, puis des êtres capables de s'interroger sur leur propre existence ?
À partir d'un certain point, nous ne discutons plus seulement de l'évolution des formes à l'intérieur du paysage, mais de l'existence même du paysage et de la possibilité qu'il y ait un parcours.
Le Réel est un tout, et c'est ce qui rend ces questions si passionnantes. L'étudier nous conduit naturellement à nous interroger à la fois sur la dynamique des phénomènes et sur les conditions mêmes de leur existence. Peut-être est-ce pour cela qu'au bout du chemin, la question n'est plus seulement scientifique mais cosmologique. Car toute réflexion sur le fonctionnement du réel finit, tôt ou tard, par rencontrer une certaine idée de ce qui fonde son existence.
Je me demande si une partie de la difficulté ne vient pas du fait que nous utilisons le mot sens pour désigner plusieurs phénomènes différents.
Lorsque j’observe le vivant, je ne vois pas nécessairement une orientation prédéfinie ni une finalité inscrite dans l’univers mais j’observe surtout des contraintes similaires générant des réponses analogues.
Les structures biologiques qui persistent semblent être celles qui parviennent à résoudre suffisamment bien les contraintes auxquelles elles sont confrontées. Une aile, un œil, un réseau vasculaire ou même certaines architectures sociales ne sont peut-être pas apparus parce qu’ils étaient destinés à exister, mais parce qu’ils constituent des réponses viables parmi un immense espace de possibilités.
Les formes qui tiennent réapparaissent et celles qui ne tiennent pas disparaissent.
Cette logique se retrouve aussi bien dans l’évolution biologique que dans certaines structures mathématiques, morphologiques ou symboliques.
C’est plutôt là que je situerais le sens, comme la possibilité même d’être où l’ensemble des contraintes qui sculptent progressivement le paysage des possibles.
Dans cette perspective, le vivant ne découvrirait donc pas un sens déjà écrit, ni ne le créerait entièrement à partir de rien, mais explorerait plutôt un espace de possibilités dont certaines régions sont plus stables et plus cohérentes que d’autres.
Lorsque la conscience apparaît, elle devient alors capable de percevoir ces régularités, de les nommer et d’en faire des récits et peut-être avons-nous ensuite tendance à interpréter cette stabilité comme une intention alors qu’il pourrait simplement s’agir d’une harmonie progressive entre une structure vivante et les contraintes qui rendent son existence possible.
La question devient alors davantage : « Existe-t-il des formes de cohérence si robustes qu’elles deviennent inévitables dès lors que le vivant atteint un certain degré de complexité ? »
C’est peut-être à cet endroit que se rejoignent l’évolution, la symbolique et l’altérité.
L'argument que tu développes décrit très bien comment des formes cohérentes émergent sous l'effet des contraintes. Mais poussons la réflexion d'un cran supplémentaire : Pourquoi certaines contraintes produisent-elles des régularités si riches et si fécondes ?
Autrement dit, dire que l'œil, l'aile ou les réseaux vasculaires émergent parce qu'ils répondent efficacement à certaines contraintes explique le mécanisme de sélection, mais ne dit pas encore pourquoi l'espace des possibles contient ces solutions remarquablement cohérentes.
On peut distinguer trois niveaux :
- Les formes observées (œil, aile, cerveau, société).
- Les contraintes qui favorisent certaines formes plutôt que d'autres.
- La structure sous-jacente de l'espace des possibles qui détermine quelles contraintes et quelles solutions peuvent exister.
Par analogie, les cristaux de neige ne prennent pas leurs formes parce qu'un plan les guide, mais parce que la structure moléculaire de l'eau impose certaines symétries. Les motifs observés sont des réponses aux contraintes, mais ces contraintes elles-mêmes émergent d'une géométrie plus profonde.
La question devient alors : Les convergences observées dans le vivant révèlent-elles simplement des contraintes locales, ou témoignent-elles d'une architecture plus fondamentale du réel ?
Dans cette perspective, la réapparition indépendante de certaines solutions évolutives (vision, locomotion, coopération, langage, intelligence...) pourrait être interprétée comme l'exploration répétée de vallées profondes dans un paysage de possibilités qui possède déjà une certaine topologie.
Cela ne réintroduit pas nécessairement une finalité, à laquelle je n'adhère pas encore. Mais cela suggère que le réel n'est peut-être pas un espace totalement neutre où tout serait également possible. Certaines trajectoires pourraient être statistiquement, structurellement ou même mathématiquement privilégiées (comme nous pouvons l'observer via la théorie du Chaos).
La question devient : « La structure du monde contient-elle des attracteurs de cohérence vers lesquels les systèmes complexes tendent naturellement ? »
Si la réponse est oui, alors le sentiment humain de découvrir du sens pourrait être lié à la rencontre progressive entre la conscience et ces attracteurs profonds. Ce ne serait ni un sens imposé de l'extérieur, ni un sens entièrement inventé par l'esprit. Ce serait la reconnaissance d'une géographie préexistante du possible (Maât dans mon référentiel).
Et c'est peut-être là que la notion de cohérence rejoint celle de structure sous-jacente : les contraintes ne sont plus seulement des obstacles à surmonter ; elles deviennent les manifestations locales d'un ordre plus profond dont les formes vivantes explorent peu à peu les contours.
Merci Nadim, la réflexion miroir est une exploration fascinante car elle rend non seulement ambiguë l'altérité mais rend aussi poreuse les effets de causalité.
J'avance naturellement vers le thėme du super-organisme.
La question directrice est finalement : que découvre-t-on de soi-même en cherchant à comprendre ce qui n'est pas soi ? Jusque-là, rien d'anormal sur le plan philosophique. La question est légitime et passionnante.
Selon moi, l'altérité désigne le caractère de ce qui est autre. En philosophie, et selon une vision hégélienne — celle du maître et de l'esclave —, l'altérité est un moment dialectique que la conscience traverse pour se retrouver elle-même : elle est provisoire, intégrable.
Seulement, la question finale vient introduire un trouble conceptuel : « découvrons-nous l'autre, ou la part de nous-mêmes qui n'était visible qu'à travers lui ? » Car elle annule de fait la notion d'altérité. Si l'autre n'est que le révélateur d'une part de moi-même, ne cesse-t-il pas d'être véritablement «autre» ? Si l'autre n'est que le miroir du «soi», la notion d'altérité ne disparaît-elle pas définitivement ?
Cette question finale ne dissout-elle pas de manière péremptoire ce que tout l'article cherche à argumenter ?
Merci pour cette collaboration et pour la richesse de cette première exploration. Encore un article captivant, l'expérience transdisciplinaire de Laurent est très intéressante, elle illustre concrètement pourquoi les cloisonnements disciplinaires échouent face aux phénomènes complexes. La notion du sens du Verbe Vertical est un exemple de phénoménologie du vécu : «le vivant produit du sens, le sens transforme le vivant», elle révèle que le sens et le biologique se co-déterminent. Bravo messieurs 👍.
Chez Teilhard, le sens semble émerger progressivement de l’évolution cosmique, à mesure que la matière se complexifie jusqu’à devenir conscience.
Dans la perspective des Arpenteurs, le sens paraît plutôt déjà présent dans l’ordre de Maât. Il ne serait pas produit par l’évolution, mais progressivement dévoilé à travers elle. L’évolution des consciences ne créerait pas le sens ; elle le rendrait peu à peu visible et intelligible.
Cette nuance me semble particulièrement intéressante à explorer au regard de votre réflexion sur l’altérité, le vivant et les architectures du sens. Je suivrai avec intérêt les développements futurs de cette recherche. Le sens est il émergence ou découverte ?
Merci Alexander, ta question ouvre exactement le prochain seuil.
Le sens est-il une émergence ou une découverte ?
Peut-être les deux, selon le point de départ. Depuis le vivant, il semble émerger avec la complexification de la matière, de la conscience et des relations. Depuis le symbole, il semble plutôt se dévoiler progressivement, comme si l’évolution rendait visible une architecture déjà latente.
C’est là que la noosphère devient intéressante : non comme un simple réseau d’idées, mais comme un espace où le vivant, la conscience et le sens commencent à circuler ensemble.
Et c’est peut-être ici que s’ouvre la question des technologies noétiques : non pas des outils pour automatiser la pensée, mais des dispositifs capables d’aider les consciences à relier, discerner, stabiliser et transmettre le sens sans le réduire.
Autrement dit : le vivant produit du sens, mais le sens, une fois partagé, transforme aussi le vivant.
Et pour autant, la vie n'est-elle pas déjà l'expression d'une orientation préalable ?
Une planète ne crée pas la gravité ; elle l'incarne localement. La gravité lui préexiste et structure les formes qu'elle peut prendre.
Dès lors, peut-on envisager que le vivant entretienne avec le sens un rapport analogue ?
Autrement dit, le sens émergerait-il réellement du vivant, ou le vivant serait-il l'une des formes par lesquelles une orientation cosmique plus profonde devient progressivement perceptible ?
Dans cette perspective, le sens ne serait ni un simple produit de la complexité, ni une architecture figée imposée de l'extérieur. Il serait davantage un axe qu'un cadre : une direction inscrite dans le réel, dont les formes vivantes révéleraient peu à peu la présence.
La question devient alors : la conscience produit-elle le sens, ou est-elle l'organe par lequel l'univers commence à percevoir une orientation qui le traverse déjà ?
Au plaisir de lire vos prochains échanges.
Ton commentaire me fait beaucoup penser aux vallées épigénétiques de Waddington.
Dans ce modèle, le développement d’un organisme n’est ni totalement libre ni entièrement prédéterminé et la célèbre bille suit un relief constitué de vallées, de crêtes et de bifurcations qui orientent ses trajectoires possibles.
Le paysage existe avant le parcours, pour autant, le résultat final n’est pas inscrit dans le paysage lui-même.
J’ai parfois l’impression que les convergences observées dans le vivant pourraient être comprises de manière analogue.
Lorsque l’on observe l’apparition répétée de la vision, de la locomotion complexe, des comportements sociaux ou de certaines architectures morphologiques, on peut effectivement se demander si ces solutions ne correspondent pas à des vallées particulièrement profondes dans un espace de possibilités plus vaste.
Là où je resterais prudent, c’est sur le statut que nous accordons à cette topologie.
Le simple fait que le réel possède des propriétés, des symétries, des lois physiques, des contraintes énergétiques et des dynamiques d’auto-organisation suffit peut-être déjà à produire ce relief.
Je me demande si la géographie du possible n’émerge donc pas naturellement de la structure même du réel plutôt que d’un principe orientateur supplémentaire.
Dans cette perspective, les attracteurs de cohérence dont tu parles existent probablement, mais seraient peut-être davantage des propriétés émergentes de la relation entre matière, énergie, information et contraintes que les manifestations d’un ordre sous-jacent distinct.
Cela ne diminue en rien leur importance, au contraire, car la conscience pourrait être alors comprise comme la capacité progressive du vivant à reconnaître ces reliefs, à les explorer et parfois à les représenter symboliquement.
Peut-être que ce que nous appelons sens correspond précisément à cette rencontre entre une structure vivante et certaines vallées particulièrement stables du paysage des possibles.
Sans être destinées à être découvertes, elles constitueraient les régions où l’existence parvient le plus durablement à se maintenir, à se complexifier et à se transmettre.
C’est d’ailleurs peut-être là que nos perspectives se rapprochent le plus : dans l’idée qu’il existe effectivement une géographie du possible, même si nous divergeons encore sur l’origine profonde de son relief.
Je te rejoins largement sur l'idée d'une géographie du possible, mais là où je m'interroge encore, c'est sur le statut même des dynamiques d'auto-organisation. Car lorsqu'on dit que la matière s'organise, qu'un système évolue vers certains attracteurs ou que certaines formes émergent spontanément, on suppose déjà l'existence d'un relief sous-jacent qui rend ces évolutions possibles. Si aucune régularité, aucune contrainte, aucune structure n'était présente, il n'y aurait ni auto-organisation ni désorganisation : il n'y aurait simplement aucune raison pour qu'un état conduise à un autre plutôt qu'à n'importe lequel. Autrement dit, les dynamiques d'auto-organisation me semblent moins expliquer le relief qu'en manifester l'existence. Le simple fait qu'il existe des relations possibles entre les choses plutôt qu'une absence totale de relation ne me paraît déjà pas philosophiquement neutre.
Mais il demeure une interrogation qui me semble encore plus en amont. Les lois décrivent la manière dont le réel évolue. Elles ne répondent pas nécessairement à la question de savoir pourquoi il existe un réel capable d'évoluer. Car avant même les attracteurs, les symétries ou les dynamiques d'auto-organisation, il y a quelque chose « à manipuler », une existence même du réel.
Pourquoi existe-t-il ? Pourquoi possède-t-il des propriétés plutôt qu'aucune ? Pourquoi est-il capable de générer des structures stables, de la complexité croissante, puis des êtres capables de s'interroger sur leur propre existence ?
À partir d'un certain point, nous ne discutons plus seulement de l'évolution des formes à l'intérieur du paysage, mais de l'existence même du paysage et de la possibilité qu'il y ait un parcours.
Le Réel est un tout, et c'est ce qui rend ces questions si passionnantes. L'étudier nous conduit naturellement à nous interroger à la fois sur la dynamique des phénomènes et sur les conditions mêmes de leur existence. Peut-être est-ce pour cela qu'au bout du chemin, la question n'est plus seulement scientifique mais cosmologique. Car toute réflexion sur le fonctionnement du réel finit, tôt ou tard, par rencontrer une certaine idée de ce qui fonde son existence.
Un grand merci pour tes ouvertures Alexander 😉
Je me demande si une partie de la difficulté ne vient pas du fait que nous utilisons le mot sens pour désigner plusieurs phénomènes différents.
Lorsque j’observe le vivant, je ne vois pas nécessairement une orientation prédéfinie ni une finalité inscrite dans l’univers mais j’observe surtout des contraintes similaires générant des réponses analogues.
Les structures biologiques qui persistent semblent être celles qui parviennent à résoudre suffisamment bien les contraintes auxquelles elles sont confrontées. Une aile, un œil, un réseau vasculaire ou même certaines architectures sociales ne sont peut-être pas apparus parce qu’ils étaient destinés à exister, mais parce qu’ils constituent des réponses viables parmi un immense espace de possibilités.
Les formes qui tiennent réapparaissent et celles qui ne tiennent pas disparaissent.
Cette logique se retrouve aussi bien dans l’évolution biologique que dans certaines structures mathématiques, morphologiques ou symboliques.
C’est plutôt là que je situerais le sens, comme la possibilité même d’être où l’ensemble des contraintes qui sculptent progressivement le paysage des possibles.
Dans cette perspective, le vivant ne découvrirait donc pas un sens déjà écrit, ni ne le créerait entièrement à partir de rien, mais explorerait plutôt un espace de possibilités dont certaines régions sont plus stables et plus cohérentes que d’autres.
Lorsque la conscience apparaît, elle devient alors capable de percevoir ces régularités, de les nommer et d’en faire des récits et peut-être avons-nous ensuite tendance à interpréter cette stabilité comme une intention alors qu’il pourrait simplement s’agir d’une harmonie progressive entre une structure vivante et les contraintes qui rendent son existence possible.
La question devient alors davantage : « Existe-t-il des formes de cohérence si robustes qu’elles deviennent inévitables dès lors que le vivant atteint un certain degré de complexité ? »
C’est peut-être à cet endroit que se rejoignent l’évolution, la symbolique et l’altérité.
L'argument que tu développes décrit très bien comment des formes cohérentes émergent sous l'effet des contraintes. Mais poussons la réflexion d'un cran supplémentaire : Pourquoi certaines contraintes produisent-elles des régularités si riches et si fécondes ?
Autrement dit, dire que l'œil, l'aile ou les réseaux vasculaires émergent parce qu'ils répondent efficacement à certaines contraintes explique le mécanisme de sélection, mais ne dit pas encore pourquoi l'espace des possibles contient ces solutions remarquablement cohérentes.
On peut distinguer trois niveaux :
- Les formes observées (œil, aile, cerveau, société).
- Les contraintes qui favorisent certaines formes plutôt que d'autres.
- La structure sous-jacente de l'espace des possibles qui détermine quelles contraintes et quelles solutions peuvent exister.
Par analogie, les cristaux de neige ne prennent pas leurs formes parce qu'un plan les guide, mais parce que la structure moléculaire de l'eau impose certaines symétries. Les motifs observés sont des réponses aux contraintes, mais ces contraintes elles-mêmes émergent d'une géométrie plus profonde.
La question devient alors : Les convergences observées dans le vivant révèlent-elles simplement des contraintes locales, ou témoignent-elles d'une architecture plus fondamentale du réel ?
Dans cette perspective, la réapparition indépendante de certaines solutions évolutives (vision, locomotion, coopération, langage, intelligence...) pourrait être interprétée comme l'exploration répétée de vallées profondes dans un paysage de possibilités qui possède déjà une certaine topologie.
Cela ne réintroduit pas nécessairement une finalité, à laquelle je n'adhère pas encore. Mais cela suggère que le réel n'est peut-être pas un espace totalement neutre où tout serait également possible. Certaines trajectoires pourraient être statistiquement, structurellement ou même mathématiquement privilégiées (comme nous pouvons l'observer via la théorie du Chaos).
La question devient : « La structure du monde contient-elle des attracteurs de cohérence vers lesquels les systèmes complexes tendent naturellement ? »
Si la réponse est oui, alors le sentiment humain de découvrir du sens pourrait être lié à la rencontre progressive entre la conscience et ces attracteurs profonds. Ce ne serait ni un sens imposé de l'extérieur, ni un sens entièrement inventé par l'esprit. Ce serait la reconnaissance d'une géographie préexistante du possible (Maât dans mon référentiel).
Et c'est peut-être là que la notion de cohérence rejoint celle de structure sous-jacente : les contraintes ne sont plus seulement des obstacles à surmonter ; elles deviennent les manifestations locales d'un ordre plus profond dont les formes vivantes explorent peu à peu les contours.
Merci Nadim, la réflexion miroir est une exploration fascinante car elle rend non seulement ambiguë l'altérité mais rend aussi poreuse les effets de causalité.
J'avance naturellement vers le thėme du super-organisme.
La question directrice est finalement : que découvre-t-on de soi-même en cherchant à comprendre ce qui n'est pas soi ? Jusque-là, rien d'anormal sur le plan philosophique. La question est légitime et passionnante.
Selon moi, l'altérité désigne le caractère de ce qui est autre. En philosophie, et selon une vision hégélienne — celle du maître et de l'esclave —, l'altérité est un moment dialectique que la conscience traverse pour se retrouver elle-même : elle est provisoire, intégrable.
Seulement, la question finale vient introduire un trouble conceptuel : « découvrons-nous l'autre, ou la part de nous-mêmes qui n'était visible qu'à travers lui ? » Car elle annule de fait la notion d'altérité. Si l'autre n'est que le révélateur d'une part de moi-même, ne cesse-t-il pas d'être véritablement «autre» ? Si l'autre n'est que le miroir du «soi», la notion d'altérité ne disparaît-elle pas définitivement ?
Cette question finale ne dissout-elle pas de manière péremptoire ce que tout l'article cherche à argumenter ?
Merci pour cette collaboration et pour la richesse de cette première exploration. Encore un article captivant, l'expérience transdisciplinaire de Laurent est très intéressante, elle illustre concrètement pourquoi les cloisonnements disciplinaires échouent face aux phénomènes complexes. La notion du sens du Verbe Vertical est un exemple de phénoménologie du vécu : «le vivant produit du sens, le sens transforme le vivant», elle révèle que le sens et le biologique se co-déterminent. Bravo messieurs 👍.